« Ce que je vois de ce que j’ai fait »

 

Propos recueillis par Michèle Ribière lors du colloque international « Pascale Roze : entre réalité et fiction », qui s'est tenu à l'Université Babeş-Bolyai de Cluj-Napoca, en Roumanie, du 15 au 17 octobre 2010.


Michèle Ribière : Depuis 1996, où vous avez obtenu le prix Goncourt pour votre premier roman, Le Chasseur Zéro, vous avez publié six ouvrages, Ferraille (1999), Lettre d’été (2000), Parle-moi (2003), Un homme sans larmes (2005), L’Eau rouge (2006) et Itsik (2008). Avec le recul, quelle évolution percevez-vous dans votre travail ?

Pascale Roze : Il est frappant pour moi de constater que mes deux derniers romans, L’Eau rouge et Itsik, alors que je ne l’ai pas du tout concerté, commencent de la même façon par la présentation d’un personnage déjà mort.
Ce sont, pour la première fois, des récits de vie de la naissance jusqu’à la mort, des récits de la vie de qui est mort, des récits de l’ensemble de la vie. C’est nouveau pour moi. Jusque-là, j’essayais de saisir un moment dans la vie de quelqu’un. Par exemple, la jeunesse de Laura Carlson dans Le Chasseur Zéro, une nuit dans la vie des deux sœurs Perla et Frida dans Parle-moi. Et dans Ferraille, Jean Pavelski, le personnage principal, disparaît : on ne sait pas ce qu’il devient. Il me semble que dans mes deux derniers romans j’ai voulu tenir dans l’ensemble d’un texte, le devenir de quelqu’un, dessiner sa vie, et le faire sans hésitation, sans flou, comme s’il ne pouvait y avoir de marge d’erreur, puisque le narrateur annonce d’emblée sa connaissance de la fin. C’est un gros changement. Le narrateur est devenu capable de définir le parcours de quelqu’un, d’assumer une position de surplomb.

Michèle Ribière : Comment expliquez-vous le changement, le passage que vous venez d’évoquer ?

Pascale Roze :
Peut-être parce que je vieillis. Je ne suis plus dans l’apprentissage de la vie.

Michèle Ribière : Dans une sorte d’interrogation rétrospective alors ?

Pascale Roze : Interrogation, oui, mais pas rétrospective en ce qui concerne ma propre expérience. Le sens est toujours devant, à découvrir jusqu’au dernier moment. Ce n’est qu’au moment de la mort que le sens de la vie s’éclaire entièrement, comme le dit Sophocle à la fin d’Œdipe roi.
Cherchant ce qui avait pu m’inspirer dans l’écriture de ces deux derniers ouvrages, j’ai pensé aux vies de saints lues dans l’enfance. Bien que leur fonction démonstrative soit contraire à mon désir d’écrire, s’y posent des questions essentielles sur le sens de la vie.
Je me sens également proche d’Un cœur simple de Flaubert – mélange d’empathie et de distance.

Michèle Ribière : Y a-t-il une différence entre les personnages imaginaires comme Laurence Bertilleux dans L’Eau rouge et ceux qui ont un ancrage dans le réel, comme Itsik, dont l’histoire se fonde sur celle du père d’un de vos amis ?

Pascale Roze : L’approche est la même. Il y a dans les deux cas un grand travail de documentation historique.
Ils se situent donc bien, comme le dit le titre du colloque, « entre réalité et fiction ».
Il s’agit de saisir le vivant en se donnant le maximum de garanties pour ne pas « inventer », ce qui est sans doute paradoxal pour un romancier.

Michèle Ribière : Comment s’effectue le travail de documentation ?

Pascale Roze : Il a besoin du travail du temps.
Tout d’abord, je ne me mets pas à écrire pendant que je me documente. Pour L’Eau rouge et Itsik, j’ai consulté des archives, interrogé des témoins. En consultant, la plupart du temps je ne fais pas de photocopie, mais je recopie à la main les passages qui m’intéressent, de même je n’enregistre pas les conversations avec des témoins, je prends des notes une fois rentrée chez moi, dans le souvenir de la conversation. J’essaie ainsi de faciliter le travail de la mémoire. Car je crois qu’elle va sélectionner d’elle même ce qui m’intéresse, et qui viendra s’ajouter à des souvenirs inconscients. Quand je me mets à écrire, l’idéal serait que je n’aie même pas à consulter mes notes, que soit présent ce qui doit l’être. On peut dire que le personnage, le récit sont la réverbération de la documentation dans la mémoire. Je vous livre une phrase de Faulkner dans Lumière d’août, que j’ai mise (déjà !) en exergue à Ferraille : « La mémoire croit avant que la connaissance ne se rappelle ». C’est une phrase mystérieuse dont je suis loin d’avoir fait le tour, mais qui m’indique que ce que nous cherchons et ce dont nous nous rappelons sont en interaction, ou peut-être plutôt que l’adhésion à notre propre vie reste un mystère.

Michèle Ribière : Outre cette inscription dans l’histoire politique, sociale, il y a des enjeux personnels ?

Pascale Roze : Oui, bien sûr. Des interrogations très personnelles sont la raison d’être de ces livres :
– où se situe la participation d’un personnage à son propre destin ? Voir, par exemple dans L’Eau rouge, les questions sur le sens de la vie (« Quelles décisions prend-on réellement dans sa vie ? Combien ? Ce peut-il qu’il y ait des gens qui ne disent jamais : c’est fini, ou : ça commence. ») ;
– quels sont les moments où l’être humain intervient dans son destin, le re-saisit ?
Moi, auteur, à l’intérieur de ces deux romans, j’ai l’audace de repérer des points dans la vie des personnages et de les désigner comme moments où ils ont des places pour participer à leur destin. Tout à l’heure, je disais que je désirais me garder de l’invention, de même que de la démonstration. Mais il y a l’organisation, on n’échappe pas à l’organisation. L’organisation du récit fait culminer un moment du récit qui correspond à ces moments : Laurence, ne retirant pas sa plainte en face du commandant, et Itsik s’expliquant à son ami Zoran, de retour au camp d’internement de Pithiviers. Dans le premier cas, Laurence ne parvient pas à s’affirmer, dans le second, Itsik assume, au contraire, le fait qu’il soit rentré au camp. Mais dans les deux cas, ce que j’ai voulu montrer, c’est à quel point nos propres décisions nous sont opaques. Enfin, je vois cela maintenant, après coup. Au moment de l’écriture, tout est obscur. C’est le travail de l’écriture qui éclaire.
Il y a un parallèle entre écriture et travail d’une vie.

Michèle Ribière : En quel sens ?

Pascale Roze : L’écriture n’est pas une mise en écrit d’un programme.
Simone Weil dit de l’artiste qu’il faut qu’il jette les filets très large. Il ramène les filets et puis il regarde ce qu’il a trouvé. S’il ne jette pas les filets très large, il n’y a pas grand-chose dans le livre.
Écrire, c’est regarder, comprendre ce qu’il y a dans le filet. D’où je conclus que le plus important, c’est de savoir jeter les filets. Et quand le livre est fini, s’il est réussi, c’est quelque chose de nouveau qui n’existait pas avant. Voilà la merveille.

Michèle Ribière : Qu’en est-il du narrateur ?

Pascale Roze : La position du narrateur dans ces deux livres est celle d’un conteur – quelqu’un qui s’engage dans la narration d’un personnage, qui assume le récit de cette vie, qui dit « nous », comme englobant l’assistance. À la fin d’Itsik : ce « nous » est celui de la communauté des hommes (« L’histoire de Yitzhok ne peut se refermer. […] Elle se tient parmi les autres au-dessus de nos têtes à nous les hommes qui marchons, les hommes qui nous levons, ouverte, comme les lèvres d’une blessure qui ne peut se refermer »). Le « nous » de L’Eau rouge est plus restrictif. Il s’agit de « nous, les Francais », puisque nous sommes les auteurs de la colonisation en Indochine.

Michèle Ribière : Et les italiques ?

Pascale Roze : Les passages en italiques sont venus spontanément.
Ils correspondent à un deuxième niveau : au regard du narrateur sur ce qu’il est en train de raconter, à ses commentaires sur l’histoire, mais sans les intégrer. Ils sont comme un miroir sur le récit, un regard sur l’action, un peu comme le chœur dans la tragédie grecque. Il me semble qu’ils traduisent mon désir (mon ambition) que l’histoire soit comme une donnée objective que j’aurais réussi à créer, et qu’ainsi, après cet « exploit » je puisse me permettre de glisser mon commentaire.

Michèle Ribière : Et Tolstoï ?

Pascale Roze : Tolstoï est mon premier éblouissement littéraire. Il est une figure paternelle qui montre quelque chose qu’on ne peut pas faire soi-même. Alors que Marguerite Duras m’a mis la plume à la main pour finalement disparaître (combien je lui dois !), Tolstoï reste devant moi comme un extraordinaire stimulant, tout en étant devenu quelqu’un de très intime. Mon petit livre, Lettre d’été, est très sincère, même si écrire à un mort et publier la lettre relève de l’artifice. Au départ, j’avais envisagé un livre plus proche de l’essai littéraire sur Tolstoï et la mort, et j’ai été saisie dans mon travail par le besoin de m’adresser à lui directement, de lui confier, en miroir à ses propres angoisses, les miennes. Et ce désir d’adresse a fait la singularité du livre.

Michèle Ribière : Quelle a été votre réaction à l’issue des communications que vous avez entendues ici ? Ont-elles modifié la vision que vous aviez de votre écriture ?

Pascale Roze : J’ai eu l’impression d’être comprise, d’être regardée de près par des interventions pleines d’intuition. J’ai été frappée de ce que d’un livre à l’autre, les thèmes, les images se répètent, ou se rejoignent. Je le savais déjà mais pas à ce point. Ce n’est pas forcément agréable d’en prendre conscience. Surtout quand on voudrait jeter les filets large. J’ai l’impression d’avoir un imaginaire structuré en trois ou quatre images qui tournent en rond, comme le disait déjà un personnage d’une de mes nouvelles, dès mon premier livre donc. Je souffre de cet état de chose. Je voudrais que ça change. Comme l’écriture. Mon style est « obligé », phrases courtes et souvent brutales. Je l’aime, bien sûr, mais je le vis comme une contrainte. Je me dis toujours que je changerai dans le prochain livre. Jusqu’ici, je constate l’échec. Sauf peut-être dans mon livre sur Horace, Un homme sans larmes, mais ce n’est pas un roman. J’ai eu un bonheur intense à découvrir Horace, et un bonheur intense d’avoir écrit ce livre (qui a été très difficile à écrire, une première version finie étant allée entièrement à la poubelle). Il s’y manifeste mon goût de vivre, qui a attendu ce livre pour s’exprimer. Jusqu’à ce livre, l’ombre de la mort écrasait tout.

Michèle Ribière : Dans Un homme sans larmes, vous évoquez la question de la rhétorique. Quel rapport avec le travail de langue et votre conception de l’écriture en général ?

Pascale Roze : Écrire, c’est regarder et comprendre à l’aide des mots ce qui m’entoure. Comme c’est moi qui regarde et tient la plume, il s’agit de ma présence tout autant que de celle de ce qui m’entoure. Le travail de la langue ne m’apparaît pas distinct du travail du regard et de la compréhension. Je pense à cette terrible phrase de Derrida : « Je n’ai qu’une langue et ce n’est pas la mienne ». La langue que je parle est mienne, j’y suis incluse, et je crois qu’elle peut dire le monde, comme « fendre la mer gelée qui est en moi », comme le dit Kafka. J’ai une confiance sans borne dans le langage. Je ne pourrais pas écrire sans cette confiance. Il ne s’agit pas de tout éclaircir puisque nous sommes faits avec deux yeux bien limités. Mais celui qui écrit a regardé quelque chose, compris quelque chose. Les mots se sont mis en ordre comme ça et pas autrement, cet ordre parle de lui comme de ce qu’il a vu. En ce sens, écrire ne se sépare à aucun instant du « métier de vivre ». Pour moi, la rhétorique est un outil pour mettre un peu de clarté, à l’aide des images et des figures, plutôt qu’un art de convaincre. C’est ainsi qu’Horace aimait la rhétorique : comme art poétique. Il y a une responsabilité morale à écrire, qui passe peut-être par le fait de ne pas chercher à convaincre mais plutôt à éveiller le regard, le rendre sensible à ce qu’on a réussi à percevoir parce que justement on s’est mis à écrire. Et ce qui éveille, je le crois par-dessus tout, c’est la beauté. Le sentiment du beau que peut donner la langue, même quand c’est laid.

Michèle Ribière : Est-ce que le fait d’animer des ateliers d’écriture comme ici en Roumanie dans un établissement pénitentiaire relève de cette responsabilité morale ?

Pascale Roze : Peut-être d’une responsabilité morale, mais différente : celle de faire éprouver le bienfait de mettre par écrit un bout de ce qui vous habite, bienfait qu’il m’est donné de connaître. J’aime aussi éprouver avec ceux qui sont dans les ateliers la force de ce moment où on lit un texte, où le texte devient un objet qu’on peut commenter, et qui revient enrichir le sujet qui l’a écrit.

Michèle Ribière : Un journal de Bucarest titrait : « Pascale Roze explique pourquoi les détenus ne seront pas des personnages de ses romans. » Quelle place les ateliers d’écriture occupent-ils dans votre activité d’écrivain ?

Pascale Roze :
Je ne crois pas qu’ils tiennent plus ou moins de place que n’importe quelle autre activité.

Michèle Ribière : Vous rentrez d’Ukraine et nous avons cru comprendre que ce voyage a un rapport direct avec votre prochain livre. Pourriez-vous en dire quelques mots ?

Pascale Roze : Un des personnages de ce livre (un roman dont le titre est Aujourd'hui les cœurs se desserrent et qui paraîtra en janvier 2011) est prisonnier au camp de Rawa Ruska et monsieur Bernard Houliat, directeur du Centre culturel de Cluj, m’a proposé de m’y emmener. J’ai accepté avec joie. Notre voyage a été une source d’inspiration.

Michèle Ribière :
Et maintenant, quel type d’ouvrage projetez-vous ?

Pascale Roze : Je suis incapable de me projeter dans l'avenir avant la sortie du prochain roman. Il n’est pas encore séparé de moi.
Dans ce roman, j’ai essayé de jeter les filets plus large. Mais je ne sais pas si j’y suis arrivée. Il m’a naïvement semblé qu’en m’attachant à plusieurs personnages, je risquais d’englober davantage de réel. Mais j’ai peur que ce ne soit une illusion…

 

Les actes du colloque « Pascale Roze : entre réalité et fiction », parus (en français) aux éditions Casa Cărţii de Știinţă (Cluj-Napoca), peuvent être expédiés sur simple demande adressée à madame Yvonne Goga : Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. .
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