Aujourd'hui les cœurs se desserrent

 

Article paru dans Elle, le 18 février 2011.

 

« La vie en Roze

Sur un sujet pareil – la chute d'une grande famille bourgeoise – n'importe quel écrivain aurait fait un roman-fleuve. Mais, bien plus avisée, Pascale Roze choisit de condenser trois générations en 170 pages, écrites au présent, avec des phrases courtes mais qui claquent, un sens du détail détonant, une sobriété inquiète qui la range du côté de chez Modiano. Ses silences sont bien plus diserts que de grands discours. De toute façon, chez les Deslorgeux, on se tait. Et forcement, à force de ne rien dire, on se trompe de vie, de femme, de destin, on se meurtrit de père en fils, un vrai sabotage familial. Maurice a subi en silence les sarcasmes de son père. Son fils, Paul, ne desserre plus les dents depuis qu'il est rentré des camps de concentration. Quant à son frère Jean, en décidant de ne pas travailler dans l'entreprise familiale, il quitte son chemin tout tracé mais pas son milieu. Parce que tel est l'enjeu de ces gens : ne jamais sortir de leur milieu. “Curieux mot qui a disparu. Depuis peu on parle de réseau. La métaphore est scientifique, celle de milieu était biologique.” Pascale Roze raconte la dégringolade d'hommes qui vivent non pas au-dessus de leurs moyens, mais au-dessus de leur temps, qui ne croient qu'aux choses qui durent comme la popeline qu'ils fabriquent et qui devient de plus en plus belle en vieillissant. Mais la société de consommation n'aime pas les choses qui durent. Ce roman de Roze, lui, restera. »

(Olivia de Lamberterie)


 

Article paru dans Paris-Match n°3221, le 10 février 2011.

 

« La vie en Roze et noir

Pascale Roze est une romancière singulière, l'un de ces auteurs qui savent créer des univers et des personnages autres que ceux que nous côtoyons. Le décor d'Aujourd'hui les cœurs se desserrent n'a pourtant rien d'extraordinaire : Rouen, la ville de province par excellence. Justement, une ville si proche de Paris qu'on ne peut que souffrir du manque de lumière. Nous sommes en 1942, chez les Deslorgeux, au cœur de la bourgeoisie industrielle. C'est le début du délitement, celui de la fortune, de la famille, des espoirs, comme des rêves. Chez ces gens-là, comme le chantait Brel, le silence est un langage. On transmet l'entreprise de tissage à l'aîné de la génération suivante en prenant soin de lui préciser : “Tu es un raté.” Le Deslorgeux du troisième rang, Guillaume, le narrateur, entreprend de raconter cette sombre période où son père, Paul, prisonnier en Ukraine, finit par s'échapper au bout de 500 jours de captivité, tandis que son oncle, Jean, évadé lui aussi, se cache au sein de sa famille. C'est pourtant Paul qui épousera Babeth, trop lasse d'attendre que Jean se déclare. Et puis il y a l'entreprise qui doucement périclite. Les Deslorgeux n'ont pas voulu travailler avec “les boches”. Pas plus qu'ils n'acceptent de passer à la matière synthétique. Le roman de Pascale Roze évoque ici et là Les Buddenbrook de Thomas Mann. On y retrouve le même tableau social, un style empreint de naturalisme, la rivalité entre les frères, les amours contrariés. Mais Pascale Roze – entrée dans le “métier” par un coup de maître : le Goncourt pour Le Chasseur Zéro – prouve qu'elle n'a nul besoin d'être comparée. »

(Valérie Trierweiler)


 

Article paru dans Le Journal du dimanche n°3342, le 30 janvier 2011.

 

« Histoires de famille

Le récit va bientôt s'achever. Le narrateur, Guillaume – qui ne se met lui-même en scène qu'assez tard – rend visite à une vieille amie de ses parents. Maintenant qu'ils sont morts, cet ado sexagénaire, mal vieilli depuis Mai 68, enquête sur son père, sa mère et sa famille paternelle : les Deslorgeux, une dynastie du textile rouennais dont la splendeur, née sous l'Empire, partit en quenouille avec les Trente Glorieuses, l'américanisation puis la montée de l'Asie.
“j'ai grandi toute mon enfance le cœur serré sans savoir pourquoi”, confie le narrateur à la vieille dame. “Moi aussi, répond-elle, mais c'est fini, aujourd'hui les cœurs se desserrent. – Mon cœur ?, dit Guillaume. Vous avez raison, il se desserre. Ç'aura été mon épopée à moi. Je ne suis plus sûr de ce qu'elle vaut.” Oui, le bilan du “desserrement” n'est pas fameux pour Guillaume. Dans les vingt-cinq pages de la troisième partie du roman il raconte comment s'évanouit son éducation catholique et paternaliste, puis son échec conjugal, puis son errance de socio en psycho, en boulots vaguement artistiques, etc. Tout ce qu'il vit comme un déclassement, sanction de la déconfiture industrielle familiale.
L'enquête sur le passé occupe les deux premières parties du roman. Le narrateur reconstitue les souvenirs, les histoires de famille et la lancinante question de la guerre. Aujourd'hui les cœurs se desserrent est un hommage aux silences poignants, aux ellipses, aux non-dits, aux signes discrets, aux pressentiments. Dans une fine lumière, Pascale Roze restitue, sans jamais insister, le désarroi d'une famille catholique convaincue, patriote, conservatrice. Elle évoque avec justesse l'humiliation et les rancœurs de la captivité dans lesquelles s'enferme Paul. Elle s'interroge sur l'automne précoce qui sera le lot de Jean.
Certes, les cœurs maintenant se sont desserrés. Pour autant, Guillaume n'a pas davantage connu d'épopée que Paul ni Jean. Il n'y a toutefois pas d'amertume chez Pascale Roze, ni de jugement : ce roman grave a la pudeur de n'être pas insistant et réussit le pari difficile d'une impertinence affectueuse. Avec un doux sourire. »

(Jean-Maurice de Montremy)