L'Eau rouge

 

Article paru dans Le Figaro, le 15 octobre 2007.

 

« Une femme française

La phrase bien connue d'André Gide, sur ces bons sentiments qui ne font pas de la bonne littérature, a fait oublier à plusieurs générations de lecteurs que l'aspect moral d'une œuvre avait à voir avec sa valeur esthétique. Il existe un climat moral auquel le style donne toute sa présence, et qui est peut-être ce dont on se souvient d'abord une fois le livre refermé. Pascale Roze a écrit un très beau livre de la fidélité. Qu'elle y soit parvenue en racontant une histoire d'avant elle, comme il est des histoires d'avant-hier, introduit à l'un des mystères les plus étonnants et les plus touchants de la littérature. En voici les grands traits. Laurence Bertilleux est une jeune fille de l'après-guerre, honnête et sensible, un peu moderne — elle a étudié la psychologie —, tout à fait vierge et dotée d'une forte poitrine. Un concours de circonstances la conduit à s'engager dans les armées. Elle est mutée en Indochine, où sévit une guerre étrange, dans l'appareil de laquelle elle entre sans effort, pour y accomplir de menus travaux. Elle aime ce pays, comme le sien, d'un amour voilé et qui ne s'explique pas. Elle supporte bien des traverses dans un esprit très éloigné de celui de nos contemporains. “Je n'ai jamais cru que quelque chose me soit dû. J'ai eu toujours et foncièrement la sensation que le monde est immérité.” Elle vit parmi les soldats. Un Vietnamien est fusillé à cause d'elle. Puis, elle revient en France et y mène cette vie que jugent normale tous ceux qui n'ont pas d'imagination. L'Indochine se rappelle à elle à l'occasion d'un enterrement. Quelque chose surgit du passé, mais quoi ? Elle sombre dans la tristesse, tente un suicide, se laisse sauver, veut s'embarquer pour la Guyane où la France a donné une terre aux Hmongs, peuple des hauts plateaux, est retrouvée, rentre chez elle, se laisse mourir. “Elle n'eut plus d'autre horizon que sa faute”, est-il écrit. Que l'on ne soit jamais sûr de savoir laquelle est le trait distinctif de notre condition. Ce beau livre est d'abord un livre de l'acceptation. Pascale Roze s'y rattache à cette littérature du “oui” dont parlait Julien Gracq, et qui est l'une des plus difficiles à faire, parce qu'il y faut un style parfaitement accordé aux mouvements du cœur. Le récit de son engagement, avec cette insistance de l'héroïne à choisir ce qu'elle ignore, est très beau, comme la description de la remontée de la rivière de Saigon, une fois débarquée du célèbre Pasteur. Ce livre est ensuite un livre de l'empathie. On le découvre à cette manière amicale et tendre de dire “nous” à propos des Français, ou plus exactement de la France, et de ce monde étrange qu'elle avait créé là-bas, où ses ennemis se battaient au nom de ses principes, et où ses soldats venaient de tous les horizons, Vietnamiens ralliés, tirailleurs de l'empire, Allemands de la Légion, héros et victimes à la fois d'une histoire incompréhensible. Ce livre est enfin, et c'est aussi ce qui lui donne son caractère profondément actuel, un livre de la destinée. Le hasard y tient une grande place. Dieu en est absent. Il n'y a ni grâce, ni pardon, ni oubli, seulement les effets d'une mécanique assez tragique que seules viennent adoucir l'amitié des hommes et la beauté du paysage. On le voit à la mort du lieutenant dans son poste isolé. On le voit surtout à l'épisode central, où l'héroïne concourt sans l'avoir voulu à la mort de son cuisinier vietnamien. Personne n'est tout à fait responsable. Le temps est passé du héros innocent dans le monde coupable et celui aussi du héros coupable dans le monde innocent. Voici le temps qui est le nôtre, celui de l'homme indifférent dans le monde indifférent. »

(François Sureau)


 

Article paru dans L'Express, le 22 juin 2006.

 

« Les blessures de Saigon

Pendant la guerre d'Indochine, une jeune bourgeoise s'engage dans l'armée. Une leçon de vie tout en finesse signée Pascale Roze.

Ce qui frappe, d'emblée, dans ce beau roman, c'est son ton, simple, limpide et un tantinet désuet, comme le nom de son héroïne, Laurence Bertilleux. Puis il y a l'histoire, souple et linéaire elle aussi. En apparence seulement, à l'instar de cette Cochinchine du début des années 1950, petite France en miroir, avec ses banques et son palais de justice, “où l'on se promène comme à Soissons ou Montauban”, en dépit des moussons et des “événements”, pour reprendre l'expression de l'époque.
Laurence Bertilleux, donc, jeune bourgeoise parisienne, n'a rien d'une révoltée. Mais elle cache, comme certaines personnes effacées, une force de caractère peu commune. Un beau jour, à 11h45, cette diplômée de psychologie, complexée par ses gros seins, décide de s'engager dans l'armée. Le 31 janvier 1948, la voilà, à 23 ans, voguant vers Saigon. Bientôt, ce sera Chaudoc, cantonnement des militaires, dans la riche plaine du Mékong, où, préposée à la popote, elle joue également les opératrices de cinéma.
Drôle d'ambiance : alors qu'on danse chez le Résident, que le commandant hésite entre tomates farcies et bœuf en daube, et qu'on boit des VCS (vermouth, cassis, soda), la lutte contre le Vietminh s'intensifie. Laurence, bonne fille, combative et loyale, toujours éblouie par la vie, s'applique à ses tâches. Jusqu'à cette faute, infligée au faible, impardonnable. Cinquante ans plus tard, la mémoire la rattrape, la honte la submerge. Ainsi vont les gens honnêtes… Incapables d'accepter petitesses et injustices.
C'est cette dualité, cette leçon de vie “sans en avoir l'air”, qui ravit dans le dernier roman de Pascale Roze. Dix ans après son prix Goncourt pour Le Chasseur Zéro, saluons la finesse de cet auteur attachant. »

(Marianne Payot)