Paru dans Le Temps, le 15 avril 2017

 

« Histoire, familles, de quoi hérite-t-on vraiment ?

Dans “Lonely child”, bref roman, libre et élégant, Pascale Roze traverse par ellipses le XXe siècle en racontant les souvenirs d’enfance d’une femme très âgée.

Dans ce roman d’à peine 120 pages, Pascale Roze réussit à évoquer, comme en passant, avec légèreté, une bonne partie du XXe siècle : les guerres, la “pacification” de l’Afrique du Nord et ses séquelles, l’industrie déclinante du luxe, la musique contemporaine. Les phrases brèves, abruptement apposées, souvent sans rapport apparent, laissent deviner entre elles des pans entiers d’histoire.

On est en 1999, au seuil du nouveau millénaire. Une très vieille dame se dit : “Ça va, je peux mourir.” Odile Mourtier vient de réaliser un rêve ancien, sa succession est réglée, elle a “rangé sa maison” comme l’ordonne la Bible, souvent citée. Un livre, découvert par hasard, l’y a poussée, le récit de vie d’une femme de ménage marocaine. Elle s’y est reconnue dans un rôle mineur, deux lignes à peine, celui d’une petite fille pendant la guerre de 1914, et à partir de là, tout le fil de sa vie s’est déroulé dans sa cohérence secrète.

Un trophée rapporté du Maroc

Odile Mourtier est issue de deux branches que tout oppose. Du côté paternel, la carrière militaire, le cadre noir de Saumur, le devoir, la patrie. Du côté des Bréault, l’éthique protestante, l’esprit du capitalisme, le savoir-faire ancestral, la tradition artisanale, le patronat paternaliste. L’usine familiale est sise à Millau, dans l’Aveyron, capitale de la peausserie et de la fabrication des gants de haute couture. Le père meurt à la guerre de 14, Odile a six ans, elle le connaît à peine. La mère souffre de tuberculose, on éloigne l’enfant chez son grand-père paternel à Troyes, où elle passe deux ans de sinistre mémoire. Seule la présence d’Amazouz, un garçon de douze ans, trophée rapporté du Maroc par le commandant Mourtier, éclaire cet exil.

Plus tard, dans son pensionnat pour orphelines de guerre, Odile découvre le piano, “qui écrase tout”, et oublie Amazouz. Trop respectueuse de la musique, elle n’ose pas se lancer dans une carrière de soliste, mais se consacre à promouvoir la création contemporaine. Quand il faut renoncer à la fabrique, devenue obsolète, elle se trouve l’héritière d’une belle fortune. Inspirée par le salon des Polignac, Odile Mourtier institue une fondation qui subventionne de jeunes interprètes et commande chaque année à un compositeur une œuvre créée lors d’un concert à Millau.

Des enfants solitaires

En 1999, c’est “Crois-tu en l’immortalité de l’âme”, pièce inachevée d’un musicien québécois. L’œuvre et l’homme ont été la grande passion de la mécène. Claude Vivier a réellement existé, il est mort jeune, de manière dramatique, Pascale Roze n’insiste pas, à sa manière elliptique, mais ce qu’elle dit de sa musique donne très envie de la découvrir. Pour la biographie, Internet est là, et il y a matière à un roman en soi. “Lonely Child” est l’une des œuvres de Vivier, ce qui ôte au titre ce qu’il peut véhiculer de durassien et d’un peu pathétique. Des enfants solitaires, il y en a plusieurs : la narratrice, Amazouz, Vivier lui-même.

Un des nombreux thèmes qui parcourent le livre, c’est l’adoption, avec toute son ambiguïté, ce qu’elle peut recouvrir de violence symbolique et de volonté de réparation. Mourtier a-t-il adopté Amazouz, est-il son fils, s’en est-il emparé comme d’un jouet, a-t-il abusé du petit Touareg, l’a-t-il aimé “comme une mère”, comme il avait été incapable d’aimer les siens ? Amazouz a-t-il été spolié par la famille du commandant ? On ne le saura pas. Mais le garçon a eu au Maroc une belle vie joyeuse : trois femmes, quinze enfants, un magasin de cycles. On n’est pas dans un récit victimaire.

Une femme souveraine

La carrière militaire de Mourtier, ce qu’elle révèle de raideur, de maladresse, de mauvaise compréhension du contexte culturel de l’Algérie et du Maroc, est évoquée à travers les travaux du petit-fils d’Amazouz, le fils de la femme de ménage du livre. Devenu professeur d’histoire, ce jeune universitaire apprend tout à Odile sur ce grand-père qu’elle n’aimait pas, sur l’origine de son amour pour Amazouz. Les derniers mois de cette femme souveraine, intelligente et lucide, elle les consacre à revisiter le passé, à en combler les trous, à faire des liens, à réfléchir sur l’héritage – de l’argent, des valeurs, des savoir-faire.

Elle en tire des conclusions radicales qui ne plairont pas à tous mais rétablissent une forme de justice individuelle dans un monde foncièrement inégal. Une fin de conte de fée réunit les protagonistes dans un happy end sans illusions. Il y a encore beaucoup d’autres pistes esquissées dans ces pages rapides, élégantes, c’est aussi un bonheur de les suivre. »

(Isabelle Rüf)