Passage de l'amour

 

Article paru dans Le Temps, le 15 mars 2014.

 

« Pascale Roze, la chanson de la vie

D'après le bref apologue qui donne son titre au recueil de Pascale Roze, l'amour est le petit archer joufflu de la mythologie dont la flèche blesse mais “augmente le prix de la vie”. Il faut en profiter, l'enfant peut vite dire : “J'en ai marre”. Le “passage de l'amour” est imprévisible. Mais “passage” pourrait aussi bien désigner ces galeries parisiennes que Walter Benjamin a célébrées. Des passages protégés, entre deux rues passantes. Parfois étroits, sombres, parfois éclatants de lumière. Pascale Roze y a-t-elle pensé ? En quatrième de couverture, elle éclaire son projet : “J'ai voulu que les éléments de ma vie trouvent place dans ce recueil sous forme d'histoires.” Elle le fait avec grâce et simplicité. On y trouve, dans le désordre chronologique, une petite fille des colonies, en Indochine ou dans un pensionnat de bord de mer ; l'émerveillement de retrouver chez son fils la passion pour le Phèdre de Platon ; les souvenirs heureux qu'un vieux Vietnamien garde de l'Occupation française : “Non, ne dites pas les Blancs. On n'a jamais dit les Blancs, c'est Marguerite Duras qui a inventé ça.” Et ceux, amers, des rapatriés d'Indochine. Ce sont aussi des rencontres, dans un train, au hasard d'une tournée, des fenêtres ouvertes sur des vies entraperçues, histoires d'amour à peine ébauchées, élans de sympathie.
Si le recueil s'ouvre sur une tentative de suicide en mer, la tonalité générale n'est pas morbide. Ce récit-là aboutit au triomphe de l'instinct de vie, et plusieurs de ces textes parlent de la lutte contre la maladie et la tentation d'y céder. Le livre est dédié à Claude Delarue. L'écrivain genevois, mari de Pascale Roze, est décédé en 2001. “Le chevalier de Doublecœur” doit sont beau nom au pacemaker, ce deuxième cœur qui ne suffit plus à pallier les défaillances du premier. Cet homme est fatigué, il “a commencé à rendre son âme”, à prendre congé des êtres et des choses. Il renonce. C'est aussi un créateur amer face à l'insuccès. Et puis, un jour, la force de vie reprend, l'espoir d'une greffe, dans un élan enfantin : “Quand j'aurai un nouveau cœur, je m'achèterai une Jaguar.” L'organe arrivera, mais trop tard. Qu'est-ce qu'un couple, quelles zones secrètes il faut apprendre à respecter, de quelles arythmies triompher : Pascale Roze est ironique aussi, vis-à-vis de l'“écrivain de première catégorie”, maussade et jaloux, qui lui gâche le plaisir d'une soirée. Mais “toujours, depuis toute petite, l'euphorie scintillait et la détournait de la souffrance. S'il y avait une chanson quelque part, même une chansonnette, ses pas la portaient, éblouie, elle allait l'écouter.” Aussi, au plus mélancolique du deuil et de la perte, dans le texte qui clôt le recueil, un papillon vient la consoler. Somptueux, inattendu, il s'appelle “le sphinx du peuplier”.
 »

 

(Isabelle Rüf)


 

Article paru dans Études : Revue de culture contemporaine tome 4203, en mars 2014.

 

« “Mer plate. Nuit sans lune. Voie lactée, étoiles. Pas un souffle d'air.” Dans cette mer plate et chaude, une femme se glisse. Elle a plié ses vêtements, ôté sa montre, quitté le bateau sans un bruit. Elle va nager jusqu'à épuisement de ses forces, jusqu'à ce que la mort la prenne. Elle est bonne nageuse, cela peut durer, mais viennent les crampes, le soleil, les brûlures et la soif… et si forte est la vie dans le corps qui lutte, si puissante par-delà le désastre ! Aucune des dix-huit nouvelles qu'offre ce livre (car ce sont bien des cadeaux, histoires confiées, fiction en confidence) ne peut laisser indifférent : elles sont autant d'oscillations entre peur et confiance, déchirement et surgissement de bonheur. Comme dans les vies les plus banales, comme dans les cœurs si las soient-ils et si fragiles, l'amour passe, blesse et ancre à la vie ceux qui consentent à passer de leurs rêves à la réalité. Pascale Roze excelle à dessiner les méandres de l'amour inquiet : sera-t-il au rendez-vous ? Comment ai-je pu ne pas être là ? Comment n'ai-je pas vu clair assez tôt ? Quand convient-il de parler ? Quand se taire ? La force est-elle de fuir ou de rester ? Quelles sont les limites de la sollicitude auprès de l'homme malade et chaque jour plus faible, en attente d'une greffe du cœur ? Et les différents récits s'émerveillent, parfois avec retard, de ce que la vie a donné à voir : la bonté sous les dehors rugueux, la voix d'une mère, si juste face à son enfant différente, le miracle des visages… La détresse pourtant guette aussi ; un hasard, une rencontre et on la retrouve ; souvent on la connaît déjà, elle est tapie, on a tenté de la tenir à distance, on la cache sous des mots anodins pour se retenir de hurler, elle explose au secret des solitudes… Qui douterait en lisant ces récits des capacités de la littérature à affiner la sensibilité, à rapprocher chacun de soi-même et des autres ? Pascale Roze a ce pouvoir, pouvoir discret, qui doit tout à l'esprit de finesse. »

(Françoise Le Corre)


 

Article paru dans Le Figaro, le 27 février 2014.

 

« Des vies

Quelles nouvelles de l'amour ? Il va, il vient, il s'étiole ou repart, fragile ou vigoureux, répond Pascale Roze à travers les dix-huit variations de son recueil qui sonde les mystères de ce grand sentiment. Dix-huit textes qui peuvent être très courts, deux pages parfois comme un souffle, mais aussi de vraies nouvelles, vigoureuses, avec montée progressive de tension et chute. Dans la première, une femme descend l'échelle d'un bateau amarré en pleine mer, une nuit de lune. Elle imagine finir noyée lorsqu'elle ne pourra plus nager. Dans une autre, un homme attend le coup de téléphone qui lui indiquera que sa greffe du cœur va être possible. Un couple passe un week-end à Cabourg, un autre va fêter l'anniversaire de sa rencontre à la Comédie-Française. Une fillette trisomique récite une poésie, une autre fait sa première communion. On croise aussi dans ce recueil le petit-fils de l'empereur d'Indochine qui vit dans un studio à Ivry après avoir grandi à Dalat ou un vieil homme qui fait des kilomètres en train pour fleurir la tombe de sa femme de zinnias. Pascale Roze, Prix Goncourt 1996 pour Le Chasseur zéro, évoque les couples et les corps face à l'usure, à la maladie et à la perte. Rien n'est jamais désespéré dans ses histoires car ses personnages ne sont pas du genre à s'épancher bruyamment et s'activer vainement. Ils sont pudiques et élégants comme l'est l'écriture de l'auteur. Un recueil harmonieux. »

(Françoise Dargent)


 

Article paru dans Le nouvel observateur n°2573, le 27 février 2014.

 

« Bouquet de Roze

Pascale Roze signe dix-huit nouvelles, autant de variations fleuries sur le dépit amoureux.

Depuis la mort d'Eschyle, on n'avait rien lu de tel. Pourtant, ça remonte, la mort d'Eschyle. 456 av. J.-C. Un auteur de théâtre, expert de la tension dramatique, spécialiste de l'angoisse, treize fois vainqueur du concours de tragédie auquel se livraient les anciens Grecs. Il a rendu l'âme en recevant sur la tête une tortue, lâchée par un aigle qui avait pris son crâne chauve pour un caillou. Question intrigue, Eschyle venait de trouver son maître.
Il aura donc fallu attendre deux millénaires et demi avant qu'un de ces reptiles chéloniens, planquant ses émotions à l'abri de son exosquelette, ne vienne plastronner à nouveau dans le drame humain qui ne le concerne en rien. C'est Pascale Roze, une ancienne lauréate du Goncourt, qui nous refait le coup de la tortue, mais à l'envers. Ce n'est plus la tortue qui tue, c'est la tortue qui sauve, pour la rédemption de l'espèce. Résumons : une comédienne (le théâtre n'est jamais loin), désespérée de n'avoir pas été retenue par le metteur en scène pour “les Trois Sœurs”, décide de mourir et choisit la noyade. Elle se jette du bateau de ses amis, en méditerranée, la nuit, pendant son quart. La mort tarde cependant, car pour son malheur elle sait nager et, circonstance aggravante, elle a négligé de se lester la cheville d'un bon moellon. C'est alors que surgit une tortue de haute mer, laquelle, accueillant sur son dos la jeune femme épuisée, va la déposer pour son salut dans des eaux fréquentées par les humains.
Et vous savez le plus fort ? C'est qu'on y croit. On y croit même à fond la caisse (et pour ce qui est de la caisse, la tortue caouanne n'en manque pas). Un incompréhensible soulagement vous gagne, une confiance inconnue. Presque une envie de dire merci.
C'est dire dans quel état de déprime se trouve le lecteur coutumier aujourd'hui, en France. C'est dire aussi l'indiscutable talent de Pascale Roze à traduire, face aux cas les plus mortels, l'embellie miraculeuse, la bonté aveugle du hasard, la poésie des rémittences. Chacune de ces dix-huit nouvelles, inspirées par les jeux de l'amour et de son fatal corollaire, le désamour, est le récit d'une volte-face. D'un caprice d'écrivain résolu sans honte à la liberté de son exercice. Et tant pis pour la bonne humeur, on s'en remettra. »

(Jean-Louis Ezine) 

 

 


 

Article paru dans Paris-Match, le 20 février 2014.

 

« Le cœur a ses saisons

En quelques nouvelles finement ciselées, Pascale Roze explore la palette des sentiments.

On revient toujours à ses premières amours. Pascale Roze, bien avant “Le chasseur zéro”, prix Goncourt en 1996, avait débuté par un recueil de nouvelles. Il y a tout juste vingt ans. Après huit romans, la jeune femme s'est à nouveau essayée à ce genre littéraire souvent délaissé par les écrivains. D'abord, parce qu'elle aime lire des nouvelles, ensuite parce qu'elle eut envie de rassembler les pièces du puzzle de sa propre vie. La romancière évoque plutôt un album à la manière de celui d'un compositeur. Avec ses rythmes et ses refrains. En dix-huit nouvelles, l'écrivain met en scène des éléments familiers. Ses lecteurs les plus fidèles reconnaîtront les thèmes qui lui sont chers, déjà évoqués précédemment : l'Indochine où elle a grandi, l’amour, la mer ou encore la maladie. Elle-même a connu cette épreuve avec une rupture d’anévrisme. Mais c’est après un drame plus paralysant que Pascale Roze voulut se dépasser : la mort de son mari après une greffe du cœur.
La nouvelle dédiée à cette tragédie s'intitule “Supporter”. Elle raconte la vie au ralenti, l'attente, l'espoir et enfin la phrase tant attendue : “Il y a un cœur pour vous.” Puis le rendez-vous manqué, l'épouse qui arrive trop tard. Malgré cela, Pascale Roze, au long de ces histoires merveilleusement écrites et pleines de délicatesse, ne cesse de rappeler combien la joie de vivre est une nécessité ou “comme le sommeil une réparation”. Même lorsqu'elle décrit, dans “En mer”, la volonté de mourir de cette femme qui prend soin de plier soigneusement ses vêtements avant de partir lutter contre l'hostilité des vagues et la froideur de l'eau. C'est finalement l’instinct de vie qui reprend le dessus. La force des détails, la minutie de chaque description, le choix du mot exact donnent à chacune de ces expériences un relief particulier.
“Passage de l'amour” est réservé à un enfant pour la plus courte des nouvelles, à peine deux pages. Mais deux pages de pur bonheur de lecture. On aime également le récit sur ce vieux paysan dans le train qui revient de loin pour fleurir la tombe de sa femme. Son mutisme, sa souffrance jusqu'à ce qu'un voyageur vienne soulager son mal en même temps que son mal-être. C'est ce qu'a voulu Pascale Roze ici, écrire sur l'amour, celui qui peut s'adresser à l'un comme l'autre. Passer comme trépasser ou bien repasser. Il suffit de savoir le saisir. Savoir profiter de chaque émotion y compris de la souffrance. Elle considère d’ailleurs que la joie et la douleur sont proches, souvent indissociables. On le ressent jusque dans son style ciselé et sensible. Sans doute aussi parce qu’elle-même a vécu ces émotions-là, qu'elle fait resurgir de son propre passé, de sa propre vie. »

(Valérie Trierweiler) 

 

 


 

Article paru dans Marie-Claire, en février 2014.

 

« Un talent singulier, une originalité jamais démentie depuis “Le chasseur zéro”, en 1996. Aujourd'hui, voici ce recueil de nouvelles, toutes “tranchées” dans la vie de l'auteure, parlant du couple, peignant l'horizon d'un bonheur parfois blessé mais toujours possible. Sobrement bouleversant. »

(Gilles Chenaille)