Tables de nuit

Nouvelle, 
publiée en ligne par la revue Secousse (n°14, de novembre 2014).

 

Un jour, chacun de leur côté ayant accumulé quelques économies, ils décidèrent d'acheter une maison de campagne. De l'acheter ensemble. Une maison pour les beaux jours, et peut-être aussi pour l'hiver, pour Noël en tous cas, enfin, on verrait. Chacun à sa façon, elle plus excitée, lui plus inquiet, ils visitèrent ce qui, sur papier, paraissait correspondre à leur désir : une vieille maison sans trop de travaux dans une belle campagne isolée où on pourrait écouter de la musique sur la terrasse à deux heures du matin sans faire aboyer les chiens. Ils achetèrent dans un village. Exit le romantisme de la solitude, mais la maison était belle et vieille, sans trop de travaux et la campagne magnifique. Une ferme en face, une église à droite, un monument aux morts à gauche et une école fermée depuis longtemps, la France profonde, bien qu'il n'y eût plus beaucoup de gens du cru. Gustave et Sophie qui avaient grandi à Paris avaient, comme presque tout le monde en France, de lointaines origines campagnardes, est-ce pour cette raison qu'ils eurent cette envie ? Ils n'en savaient rien. Ils ne s'étaient pas dit non plus : maintenant, il serait temps de devenir propriétaires, étant locataires à Paris. Ni même, puisque le bail était à son nom à lui : ce serait bien d'acheter quelque chose ensemble. Non, ils ne se disaient rien, ils étaient portés par l'aventure de l'achat, de l'installation, par la dépense et c'était un peu comme si la chose se faisait sans eux.

Il fallut meubler. Leurs goûts s'accordaient. Il n'y eut pour le salon aucun problème, la cheminée en était le coeur. Ils y mirent ce qu'ils avaient de plus précieux, une commode héritée, des tableaux choisis ensemble ou séparément, ils avaient l'envie que le cadre leur ressemble, sans bien savoir ce que cela voulait dire, pas de chichis en tout cas. L'unité se fit dans le salon sans sacrifice. De même dans l'ensemble du rez-de-chaussée, vaisselle comprise.

Le drame eut lieu dans la chambre. À Paris, leur chambre était un lieu négligé. Le matelas était posé par terre, des livres s'empilaient sur des étagères dont le bois pliait. Du côté où il dormait il y avait une grossière petite table en bois faite par un copain d'enfance sur laquelle était la lampe, un bougeoir, un livre, un verre, un réveil, une boîte pour les cachets, un cendrier et dessous des bonbons. De son côté à elle, il y avait un coffre avec une lampe, un bougeoir, pas de cendrier ni de réveil, une plaquette de pilules, une chaîne hi-fi des années soixante-dix et des vinyles contre le mur. C'était bon de faire l'amour sur un matelas par terre, d'allumer la bougie et de bavarder dans la nuit. Tout y parlait de leur intimité, de leur nudité, de leur sexualité, tout y parlait de la nuit, de la tête posée sur le ventre de l'autre, des humeurs répandues sur les draps.

La chambre de la maison de campagne était la plus grande pièce de la maison, dans un ancien grenier à blé, avec une belle charpente apparente. Dans sa nudité, elle faisait rêver. Ils achetèrent un vrai lit, bon sommier, bon matelas, rien que de très normal. Ils y mirent un bureau, deux bibliothèques, un rideau magnifique. Et se rendirent compte qu'ils avaient besoin de poser à côté du lit lampe et bougie, et livres, et réveil, et cendrier, et musique et boîte à cachets. Bref, ils avaient besoin de tables de nuit. Pas question d'avoir de ces meubles traditionnels dans lesquels on glissait autrefois le pot de chambre. Ils retournèrent dans un magasin qui vendait du mobilier fabriqué en Dordogne, imité du style colonial des Indes, où ils avaient déjà trouvé des fauteuils, sobres et bien faits. Après avoir fait le tour du magasin, lui penchait pour des coffres, et elle, pour des dessertes amovibles, des plateaux posés sur des croisillons. Il s'inclina devant les dessertes. Ils allèrent ensuite acheter des lampes de chevet, de ces lampes articulées si pratiques pour diriger le rayon sur le livre, tellement mieux que les abat-jours en carton de leur chambre parisienne. Elles étaient vraiment légères, ces tables de nuit, elles évoquaient, lui dit-elle, les campements dans le désert, on dépliait les croisillons et posait dessus les plateaux de l'Égypte au Maroc. Elle lui disait cela parce qu'il aimait les voyages et qu'elle voulait se faire pardonner de l'avoir emporté sur les coffres bien qu'eux aussi évoquassent le voyage. Ils les installèrent dans la chambre. De chaque côté du lit, chacun avait sa table et sa lampe, chacun installa son côté à son goût. Une petite dissymétrie subsistait, dans l'allure du bougeoir, dans le titre du livre et dans la présence d'un cendrier et d'une boîte à cachets de son côté à lui, et d'une petite radio de son côté à elle pour la musique. Mais l'aspect symétrique l'emportait dès l'entrée. L'un et l'autre, contemplant le résultat, commentèrent cette symétrie. Ça fait chambre d'hôtel, plaisanta-t-il, tu as raison, dit-elle. Ils gardèrent pour eux la gêne que la vue de cette symétrie avait éveillée, pensant qu'elle s'évanouirait avec le temps. On fait des erreurs en s'installant, c'est inévitable. Au lieu de s'atténuer, la gêne augmenta. Sans qu'ils se l'avouassent, la vision des tables de nuit les emplissait de malaise, et même d'effroi. La symétrie avait fait basculer la chambre dans une conformité bourgeoise qui les humiliait, une esthétique qui n'était pas la leur, on aurait dit une chambre mortuaire. Il aurait été simple de remédier à cette erreur : aller à la brocante la plus proche acheter un coffre et descendre une desserte dans le salon où elle aurait trouvé sa place. Quelque chose les empêchait de le faire, comme si la vision les hypnotisait.

À vrai dire, ce malaise leur en rappelait un autre. Un soir, fatiguée, pendant qu'il prenait sa douche, elle avait ouvert un livre, et ne l'avait pas posé quand il était entré dans la chambre. Elle avait eu tout à fait conscience de l'agressivité de son comportement, conscience de commettre un sacrilège vis-à-vis de lui dont le visage s'était froncé, comme vis-à-vis d'elle qui se forçait à garder son livre car on a le droit de lire quand on est fatigué, droit de ne pas avoir chaque fois envie de faire l'amour. Il avait fini, docile, par ouvrir un livre lui-même. Ils étaient restés ainsi, contraints dans leur lecture, l'air pesant sur leur corps. Pour la première fois, l'un ferma son livre avant l'autre et on entendit distinctement le petit bruit de l'interrupteur. Ils avaient tenu bon, et la fois suivante avait été plus facile, et maintenant ils lisaient souvent au lit l'un à côté de l'autre sans en souffrir. Les tables de nuit étaient la deuxième étape d'un effroyable renoncement. Ils se regardaient à la dérobée, espérant surprendre sur le visage de l'autre un mécontentement, un signe de désaccord, comme ces sourcils qu'il avait froncés en la voyant lire. Rien ne transparaissait. On aurait dit qu'ils obéissaient à l'attraction d'un astre ou d'un courant sous-marin.

Ne sommes-nous pas prêts pour le mariage ? se dirent-ils tout à trac, un soir où leurs yeux osaient enfin se rencontrer.

Et ils éclatèrent de rire.

 

Pour écouter la nouvelle, dite par Pascale Roze elle-même, cliquez sur le lien ci-dessous :

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